Drôle d'idée, penserez-vous peut-être, que d'entamer le week-end pascal par ce billet. C'est que la raison est ailleurs que dans le calendrier présent. Je me propose juste, les samedis à venir, un petit retour en arrière, histoire de voir ce qui se passait cette année-là. Une manière comme une autre de reculer pour mieux sauter.



Cette année-là, donc... 

Le manifeste des 343 

Le 5 avril, 343 femmes déclarent publiquement s'être fait avorter illégalement en signant dans le Nouvel Obs un manifeste pour demander la légalisation de l'avortement, parmi lesquelles figurent beaucoup de noms célèbres.
Cabu, à la Une de Charlie Hebdo, donne à ces femmes leur titre de noblesse : les 343 Salopes

343_salopes

 

Un court extrait :

cabu343SalopesL’avortement libre et gratuit c’est :
cesser immédiatement d’avoir honte de son corps, être libre et fière dans son corps comme tous ceux qui jusqu’ici en ont eu le plein emploi ;
ne plus avoir honte d’être une femme.
Un ego qui fout le camp en petits morceaux, c’est ce qu’éprouvent toutes les femmes qui doivent pratiquer un avortement clandestin ;
être soi à tout moment, ne plus avoir cette crainte ignoble d’être “prise”, prise au piège, d’être double et impuissante avec une espèce de tumeur dans le ventre ;
un combat enthousiasmant, dans la mesure où, si je le gagne, je commence seulement à m’appartenir en propre et non plus à l’Etat, à une famille, à un enfant dont je ne veux pas ;
une étape pour parvenir au contrôle complet de la production des enfants. Les femmes comme tous les : autres producteurs ont de fait le droit absolu au contrôle de toutes leurs productions. Ce contrôle implique un changement radical des structures mentales des femmes et un changement non moins radical des structures de la société.
1. Je ferai un enfant si j’en ai envie, nulle pression morale, nulle institution, nul impératif économique ne peut m’y contraindre. Cela est mon pouvoir politique. Comme tout producteur, je peux, en attendant mieux, faire pression sur la société à travers ma production (grève d’enfants).
2. Je ferai un enfant si j’en ai envie et si la société dans laquelle je le fais naître est convenable pour moi, si elle ne fait pas de moi l’esclave de cet enfant, sa nourrice, sa bonne, sa tête de Turc.
3. Je ferai un enfant si j’en ai envie, si la société est convenable pour moi et convenable pour lui, j’en suis responsable, pas de risques de guerres, pas de travail assujetti aux cadences.

L'intégralité du texte et la liste de ses signataires sur le site du Nouvel Obs

 

Un peu d'histoire :

Une amie, plus vieille que moi, me racontait l'an dernier son enfance, l'enfance d'une fille de faiseuse d'anges... La taule, entre autre...

Le site du Planning familial donne un bon aperçu de l'histoire de l'avortement en France. 
On y apprend qu'à la Renaissance, la notion d'avortement pour raisons médicales (hémorragie violente) apparaît. Mais cela n'ira pas plus loin et le code pénal (fameux code Napoléon), en 1810, bloque toute avancée possible : Quiconque provoque l’avortement d’une femme enceinte avec ou sans son consentement au moyen d’aliments, de drogues, de médicaments, par violence ou d’autres remèdes, est puni de prison.
En juillet 1920, la loi qui réprime la provocation à l’avortement et la propagande anticonceptionnelle est votée.
Point d'orgue du maintien dans l'illégalité de l'avortement, cette aberration (typique de l'époque) de 1942 où l’avortement devient un crime contre la sûreté de l'Etat, donc passible de la peine de mort (loi abrogée à la Libération). Voir le film de Chabrol, Une affaire de femmes, 1988, sur Marie-Louise Giraud, guillotinée en 1943.
On connaît davantage la suite, avec en 1975 la loi Veil, confirmée par une nouvelle loi en 1979.
La "Maternité heureuse" naît en 1956 et se transforme en Mouvement français pour le Planning Familial en 1960.


RÉTRO IVG (Ina)
MIDI 2 - 23/10/1982 - 05min18s
Rétrospective sur la lutte des femmes pour obtenir le droit à l'avortement.
Archives et banc titres rappellent les grands moments de ce combat.

Je citerai deux derniers textes de loi, plus récents :
27 janvier 1993 : Loi Neiertz, sur le délit d'entrave à l'IVG.
4 juillet 2001 : Loi 2001-588 sur l’IVG (accès facilité, autorisé jusqu'à 12 semaines), la contraception (pour les mineurs), et l’éducation à la sexualité (obligatoire dans les établissements scolaires).

Et 40 ans après ?

130133_b_les_bureaux_de_dieuOn pourrait se dire que depuis les faiseuses d'anges et les femmes qui en crevèrent, les choses vont pour le mieux maintenant. 
Mais malheureusement on se rappelle le désengagement de l'Etat dans le financement des plannings familiaux en 2009 et 2010 (Rue89). Et en allant fureter, on apprend que, si la presse n'en parle plus vraiment, les choses n'ont pas l'air d'aller mieux en 2011. (Sénat, 17/02/2011). Sans parler des centres permettant l'IVG, dont le nombre de plus en plus restreint inquiète les associations. Il faut les comprendre, ces médecins et ces cliniques : ce n'est ni gratifiant ni lucratif, comme activité. Et être utile, nécessaire, indispensable, ce n'est pas suffisant.
Reste la fameuse loi de 2001. Mais là non plus, les choses ne fonctionnent pas comme elles devraient. L'éducation à la sexualité dans les établissements scolaires est trop restreinte, l'accès gratuit, confidentiel et autonome à la contraception pour les jeunes n'est souvent pas assuré, et la diminution du nombre de centres permettant l'IVG ne garantit pas l'accès à l'IVG prévu par la loi. A tel point que le 10 janvier 2011, le Planning Familial et deux autres organismes ont déposé un recours gracieux pour non application de la loi 2001 auprès du Premier Ministre, François Fillon. Sans réponse pour le moment.

De ce côté de l'Atlantique, un enseignant a été récemment révoqué de l'Education nationale pour avoir montré à ses élèves, au prétexte d'un débat contradictoire, un film aux images insoutenables sur l'avortement. Un article de Rue89 met cet événement en perspective avec le retour des mouvements intégristes pro-vie en France. Aux États Unis, des médecins pratiquent l'IVG en risquant leur sécurité et parfois leur vie. Le combat des "pro-vie" devient ainsi un combat qui mène à la mort d'autruit. Il serait bon que l'on n'en arrive pas là chez nous, que les 343 Salopes n'aient pas fait ce geste pour rien.

(Ajout) Nota bene sémantique : face aux "pro-life" / "pro-vie", qui valorisent tellement la vie qu'ils vont parfois jusqu'à tuer, il est bon de noter qu'il y a les "pro-choice" / "pro-choix".

Pour finir, je ne résiste pas à l'envie de partager cette interview d'une des plus belles des 343 Salopes, qui se paie le luxe de remettre à sa place le journaliste.


JEANNE MOREAU À PROPOS DE L'AVORTEMENT (Ina)
10/09/1975 - 03min39s
Jeanne MOREAU parle de l'oppression des femmes, 
évoque les raisons pour lesquelles elle a signé le manifeste pour la liberté de l'avortement.