J'appartiens à cette génération pour laquelle les Halles de Paris sont un quartier pas forcément agréable où se côtoient le centre commercial, les cinémas et toute une faune pas toujours reluisante ni très pacifique. Je n'oublie cependant pas le conservatoire de musique du 1er arrondissement où j'ai passé des heures heureuses à chanter une année durant, avec à la clé le concert d'inauguration des grandes orgues rénovées de Saint-Eustache. Mais il est vrai qu'après les répétitions nocturnes, nous ne traînions pas longtemps dans le coin. Pourquoi vous parlé-je des Halles ? 

 

Parce que cette année-là...

Destruction des anciennes Halles de Paris

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Le 28 juin, la démolition des douze pavillons Baltard des anciennes halles est officiellement annoncée, ainsi que le réaménagement du quartier des Halles. Depuis deux ans déjà, le grand marché a lieu à Rungis qui permet d'accueillir davantage de monde, de désengorger le centre de Paris et d'attirer les rats hors de la capitale. Ainsi, le 12 juillet, c'est le début de la destruction des halles.

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©Jean-Claude Gautrand

 

Un peu d'histoire.

Première phase.
L'histoire des Halles de Paris prend sa source aussi tôt que le XIIe siècle, sous l'impulsion de Philippe Auguste. Le site est alors en bordure extérieure la ville. En 1135 le marché central de Paris, situé à l'origine Place de Grève, est tranféré à l'endroit actuel des Halles, puis il est augmenté au début des années 1180 avec le déplacement de la foire Saint-Ladre (Saint-Lazare). C'est alors un grand bazar où l'on trouve de tout (alimentation, vêtements, friperie -- et oui, déjà) qui continue de s'étendre jusqu'au XVIe siècle. Là, François Ier reconstruit le site, faisant bâtir des maisons avec galeries couvertes au rez-de-chaussée pour les boutiques. Au XVIIIe siècle, les Halles sont agrandies d'une halle au blé et d'un marché aux fleurs, fruits et légumes. Mais le centre de Paris pâtit de plus en plus de problèmes d'engorgement et d'insalubrité.

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Vers les Halles modernes.
Les halles sont réorganisées et réglementées (abattage des animaux) sous Napoléon Ier, ce qui n'empêche toujours pas les problèmes de salubrité et d'embouteillages. C'est ainsi qu'est lancé un concours d'architecture pour reconstruire le site, concours gagné en 1848 par Victor Baltard. Le projet prévoit douze pavillons aux toits de vitrages, dont la construction s'achèvera en 1936 pour les deux derniers.

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C'est à partir de 1962 qu'on parle enfin de déplacer les halles de Paris hors de la capitale, à Rungis. Le déménagement sera effectif en 1969. Parallèlement, Pompidou décide de construire un centre culturel moderne (celui qui portera son nom) et de réaménager le quartier de l'Horloge.

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La destruction des Halles commence ainsi en 1971 et s'achève en 1973. L'un des pavillons est démonté et reconstruit à Nogent-sur-Marne (le fameux Pavillon Baltard), la structure métallique d'un autre est installée à Yokohama (site du France Yama), si si. Sinon, il ne reste plus rien.

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Plusieurs projets se succéderont pour le ré-aménagement des Halles, jusqu'en 1986, dont la station de RER, le Forum des Halles, les "parapluies" de Jean Willerval, les jardins de Louis Arretche, le tout au fil des changements de présidents de la République, chacun voulant semble-t-il télescoper le projet initié par son prédécesseur.

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Décors de fiction.

Zola et Le Ventre de Paris (1873)


Le Ventre de Paris, Chapitre I

Enl_vement_des_d_tritus_1908Une grosse cloche, au-dessus de la tête de Florent, au coin du pavillon des fruits, se mit à sonner. Les coups, lents et réguliers, semblaient éveiller de proche en proche le sommeil trônant sur le carreau. Les voitures arrivaient toujours, les cris des charretiers, les coups de fouet, les écrasements du pavé sous le fer des roues et le sabot des bêtes, grandissaient ; et les voitures n’avançaient plus que par secousses, prenant la file, s’étendant au delà des regards, dans des profondeurs grises, d’où montait un brouhaha confus. Tout le long de la rue du Pont-Neuf, on déchargeait, les tombereaux acculés aux ruisseaux, les chevaux immobiles et serrés, rangés comme dans une foire. Florent s’intéressa à une énorme voiture de boueux, pleine de choux superbes, qu’on avait eu grand’peine à faire reculer jusqu’au trottoir ; la charge dépassait un grand diable de bec de gaz planté à côté, éclairant en plein l’entassement des larges feuilles, qui se rabattaient comme des pans de velours gros vert, découpé et gaufré. Une petite paysanne de seize ans, en casaquin et en bonnet de toile bleue, montée dans le tombereau, ayant des choux jusqu’aux épaules, les prenait un à un, les lançait à quelqu’un que l’ombre cachait, en bas. La petite, par moments, perdue, noyée, glissait, disparaissait sous un éboulement ; puis, son nez rose reparaissait au milieu des verdures épaisses ; elle riait, et les choux se remettaient à voler, à passer entre le bec de gaz et Florent. Il les comptait machinalement. Quand le tombereau fut vide, cela l’ennuya.
Sur le carreau, les tas déchargés s’étendaient maintenant jusqu’à la chaussée. Entre chaque tas, les maraîchers ménageaient un étroit sentier pour que le monde pût circuler. Tout le large trottoir, couvert d’un bout à l’autre, s’allongeait, avec les bosses sombres des légumes. On ne voyait encore, dans la clarté brusque et tournante des lanternes, que l’épanouissement charnu d’un paquet d’artichauts, les verts délicats des salades, le corail rose des carottes, l’ivoire mat des navets ; et ces éclairs de couleurs intenses filaient le long des tas, avec les lanternes. Le trottoir s’était peuplé ; une foule s’éveillait, allait entre les marchandises, s’arrêtant, causant, appelant. Une voix forte, au loin, criait : « Eh ! la chicorée ! » On venait d’ouvrir les grilles du pavillon aux gros légumes ; les revendeuses de ce pavillon, en bonnets blancs, avec un fichu noué sur leur caraco noir, et les jupes relevées par des épingles pour ne pas se salir, faisaient leur provision du jour, chargeaient de leurs achats les grandes hottes des porteurs posées à terre. Du pavillon à la chaussée, le va-et-vient des hottes s’animait, au milieu des têtes cognées, des mots gras, du tapage des voix s’enrouant à discuter un quart d’heure pour un sou. Et Florent s’étonnait du calme des maraîchères, avec leurs madras et leur teint hâlé, dans ce chipotage bavard des Halles.
monuParisHallesLhermitteDerrière lui, sur le carreau de la rue Rambuteau, on vendait des fruits. Des rangées de bourriches, de paniers bas, s’alignaient, couverts de toile ou de paille ; et une odeur de mirabelles trop mûres traînait. Une voix douce et lente, qu’il entendait depuis longtemps, lui fit tourner la tête. Il vit une adorable petite femme brune, assise par terre, qui marchandait.
— Dis donc, Marcel, vends-tu pour cent sous, dis ?
L’homme, enfoui dans une limousine, ne répondait pas, et la jeune femme, au bout de cinq grandes minutes, reprenait :
— Dis Marcel, cent sous ce panier-là, et quatre francs l’autre, ça fait-il neuf francs qu’il faut te donner ?
Un nouveau silence se fit :
— Alors qu’est-ce qu’il faut te donner ?
— Eh ! dix francs, tu le sais bien, je te l’ai dit… Et ton Jules, qu’est-ce que tu en fais, la Sarriette ?
La jeune femme se mit à rire, en tirant une grosse poignée de monnaie.
— Ah bien ! reprit-elle, Jules dort sa grasse matinée… Il prétend que les hommes, ce n’est pas fait pour travailler.
Elle paya, elle emporta les deux paniers dans le pavillon aux fruits qu’on venait d’ouvrir. Les Halles gardaient leur légèreté noire, avec les mille raies de flamme des persiennes ; sous les grandes rues couvertes, du monde passait, tandis que les pavillons, au loin, restaient déserts, au milieu du grouillement grandissant de leurs trottoirs. À la pointe Saint-Eustache, les boulangers et les marchands de vin ôtaient leurs volets ; les boutiques rouges, avec leurs becs de gaz allumés, trouaient les ténèbres, le long des maisons grises. Florent regardait une boulangerie, rue Montorgueil, à gauche, toute pleine et toute dorée de la dernière cuisson, et il croyait sentir la bonne odeur du pain chaud. Il était quatre heures et demie.

(Emile Zola, Le Ventre de Paris, extrait du ch. I) 

Exactement un siècle plus tard, Don't Touch the White Woman (Marco Ferrerri)


JT 20H - 15/07/1973 - 04min21s

Et 40 ans après ?

Et bien 40 ans après, on prend... un autre maire, d'autres architectes et entrepreneurs, et on recommence. C'est le nouveau grand projet d'urbanisation du centre de Paris. Après tergiversations, choix polémiques et détours, voici donc les futures (futuristiques ?) Halles de Paris :

Le projet prévoit les aménagements suivants :
un nouveau jardin, convivial ; un quartier piéton étendu et des voiries souterraines restructurées ; un nouvel édifice inspiré de la nature - La Canopée - qui reliera la ville du dessus à la ville du dessous ; des cheminements simplifiés et plus confortables ; une gare RER plus vaste et plus fonctionnelle ; un Forum plus lumineux et moderne ; des accès au Forum réorganisés… Avec un cœur de la métropole à l’image d’une capitale accueillante, vivante et dynamique, voilà le Paris de demain qui prend forme. 
Ça c'est de la communication !

Il est vrai qu'il était temps de redonner un coup de jeune à ces infrastructures souvent "glauques" et de plus en plus mal perçues par les touristes. 

Pour tout savoir sur le futur nouveau quartier des Halles : cliquez.