Au cas où vous reviendriez de Mars ou de Jupiter, c'est le Festival de Cannes. Petit retour cette semaine sur l'année où la Guilde des Écrivains du Cinéma d'Hollywood a enfin abrogé l'article de ses statuts qui en interdisait l'accès aux auteurs communistes.
C'était aussi l'année où  l'on pouvait voir au cinéma (en vrac, il n'y a que ça de vrai) Johnny s'en va-t-en guerre (Johnny Got his Gun), Orange mécanique (A Clockwork Orange), Max et les ferrailleurs, Love Story, Little Big Man, Le Chagrin et la pitié, Les Mariés de l'an II, Le Messager (The Go-Between), Le Casse, Les Aristochats, La Folie des grandeurs, Wanda, Tombe les filles et tais-toi ! (Play It Again, Sam), L'Abominable Docteur Phibes, Les Bidasses en folie, Un été 42 (Summer of '42), Les Diamants sont éternels (Diamonds Are Forever)...

festival_de_cannes_1971

Cannes mettait en avant Mort à Venise de Visconti (Prix du XXVe anniversaire du Festival), The Go-Between de Losey (Palme d'or), Johnny Got His Gun de Trumbo (Prix de la Critique Internationale), The Panic in Needle Park de Schatzberg (Kitty Winn / Prix d'interprétation féminine), Sacco et Vanzetti de Montaldo (Riccardo Cucciolla / Prix d'interprétation masculine). Quant à la Mostra de Venise, elle récompensait de trois lions d'or Ingmar Bergman, Marcel Carné et John Ford pour l'ensemble de leur carrière et Berlin saluait d'un Ours d'or du meilleur film Le Jardin des Finzi-Contini de De Sica.

Oscars_1971___affiche_officielle

Aux Oscars 1972 (pour les films de 1971), c'était French Connection de Friedkin (Meilleur film, Meilleur réalisateur, Gene Hackman / Meilleur acteur), Klute de Pakula (Jane Fonda / Meilleure actrice), Le Jardin des Finzi-Contini de De Sica (Meilleur film en langue étrangère), Charles Chaplin / Oscar d'honneur. D'autres prix étaient décernés à Rendez-vous à Bray de Delvaux (Prix Louis-Delluc), Remparts d'argile, de Bertucelli (Prix Jean-Vigo), Love Story de Hiller (Golden Globes / Meilleur film dramatique), M*A*S*H d'Altman (Golden Globes / Meilleure film musical ou comédie), Le Passager de la pluie de Clément (Golden Globes / Meilleur film en langue étrangère).
Quelques naissances (parti pris assumé dans la sélection) également, dont celles de Géraldine Pailhas, Sylvie Testud, Guillaume Depardieu, Sofia Coppola, Charlotte Gainsbourg, Winona Ryder... et malheureusement quelques décès, dont ceux de Fernandel, Harold Lloyd, Van Heflin, Pier Angeli ou encore Dita Parlo.

Mais aujourd'hui, j'ai choisi de garder de cette année cinématographique deux films marquants (voire choquants, en tous cas violents). 

 

Car cette année-là, ce fut...

The Panic in Needle Park

 Affiche_Panic_in_Needle_Park_1971__1_

De la réalité au réalisme.
Needle Park, c'est le nom que les drogués donnaient dans les années 70, entre la période "peace and love" et l'arrivée du Sida, à Sherman Square, entre Broadway et la 74e rue Ouest à New York. Par la suite, c'est devenu le nom communément donné aux îlots urbains pour junkies de ce type (comme le Platzspitz de Zurich). A l'origine du film, il y a le redoutable reportage de James Mills pour le texte et Bill Eppridge pour les photos, publié dans le magazine LIFE en février 1965 (à lire et à voir en ligne ici, sans concession, personnes sensibles s'abstenir). De cette série, James Mills a tiré son roman The Panic in Needle Park en 1966. Puis Joan Didion et son mari John Gregory Dunne (voir le billet L'Année de la pensée magique) ont adapté le roman pour le grand écran, et ce fut The Panic in Needle Park de Jerry Schatzberg, en 1971
Jerry Schatzberg est apparenté à la "Hollywood Renaissance". On retrouve ainsi dans son film le souci d'un réalisme qui n'est pas très éloigné du documentaire : caméra 35 mm, décors naturels (urbains), personnages ancrés dans une réalité qui ne cherche pas à se cacher. Ces éléments sont présents dans Needle Park : c'est le premier film qui décrit sans aucune concession le monde des junkies et la descente aux enfers inéluctable, avec pour seule musique les bruits parfois assourdissants de la ville. C'est également un film d'amour entre Bobby (Al Pacino, 1er grand rôle avant Le Parrain) et Helen (Kitty Winn, prix d'interprétation féminine à Cannes), sans concession non plus car l'amour n'y sauve personne.

Un extrait d'un article de Time magazine dont l'auteur semble être resté à côté de la plaque :
CINEMA: STRAIGHT SHOOTER, par Jay Cox, 2 août 1971.
The_Panic_in_Needle_Park_1971Ce film [Dusty and Sweets Mc Gee, de Floyd Mutrux, 1971, Ndt*] partage un problème avec un autre film sur la drogue appelé The Panic in Needle Park. Mutrux comme Jerry Schatzberg, qui a dirigé Needle Park, sont trop concentrés sur les mécanismes d'addiction. Ils incluent des scènes excessives et qui traînent en longueur de drogue, d'aiguilles, de veines et des diverses techniques pour se shooter. Mutrux et Schatzberg comprennent assez bien la situation des drogués, mais ils n'en suggèrent pas les causes de manière adéquate.
Needle Park est une oeuvre plus conventionnelle, qui se concentre sur l'histoire d'amour entre un dealer nommé Bobby (Al Pacino) et une fille nommée Helen (Kitty Winn) qui a débarqué à New York de l'Indiana, a eu une histoire d'amour malheureuse et subi un avortement douloureux. Elle devient accro avec Bobby et se met à faire le trottoir afin de trouver de l'argent pour tous les deux. Ils se planquent avec d'autres drogués dans des chambres d'hôtel mitteuses autour du Needle Park de Manhattan - surnom que les junkies donnent à la zone autour de Broadway et de la 72e rue. Finalement, Helen en est réduite à dénoncer Bobby aux flics. Mais quand il sort de tôle, elle est là à l'attendre.
Le film est basé sur une série écrite par James Mills dans LIFE. La fiction qui lui sert de cadre ne s'accorde pas avec son approche documentaire. Le scénario, écrit par la romancière Joan Didion et son mari le journaliste John Gregory Dunne, est décevant ; il ne donne jamais assez d'explications sur les personnages principaux. Quand une fille tout à fait classe moyenne d'Indiana débarque à New York et fait le tapin pour de la dope, il devrait y avoir davantage derrière tout ça qu'une simple situation familiale répressive à peine suggérée. De Bobby, on en sait encore moins.
Schatzberg est un artisant honnête, bien qu'académique, mais il a passé tellement de temps à chichiter l'atmosphère visuelle qui lui convenait que Needle Park finit par apparaître plus volontairement crasseux que spontanément réaliste. A l'évidence, cenpendant, il a passé beaucoup de temps à travailler avec ses acteurs. Al Pacino, un acteur de la scène Now Yorkaise faisant ses débuts dans le cinéma, est bon, bien qu'il lui faille encore réduire ses manières d'acteur de théâtre à la taille du cinéma, plus rapproché. Kitty Winn joue avec un naturalisme méticuleux, et il y a une galerie de seconds rôles solides, dont le sympathique petit rôle d'Alan Vit campant un trafiquant dur. Mais même un jeu si sensible, léché, ne peut offrir la profondeur d'idées ou de compassion dont The Panic in Needle Park manque si cruellement.

Michel Ciment en parle. 
Pour faire bonne mesure, voici quelques extraits [en français*] de l'article biographique (en anglais) que le critique consacre à Schatzberg sur le site officiel de ce dernier.  
Panic_in_needle_park3Jerry Schatzberg était l'un des principaux protagonistes de la Hollywood Renaissance qui ont frappé les critiques et les cinéphiles de la même manière au début des années 70. Il n'appartenait à aucun groupe, ni celui des Italo-Américains (Coppola, Scorcese, De Palma, Cimino) ni celui des enfants prodiges de l'efficacité technologique (Spielberg, Lucas).
En fait, c'est franchement un solitaire, comparable dans son indépendance farouche à Terrance Malick. Cela n'aide pas à acquérir une vaste reconnaissance, les médias étant davantage attirés par les groupes, les écoles, les clubs qui portent une étiquette claire. De plus, Schatzberg est très New Yorkais et son port d'attache a toujours été Manhattan, loin du cercle d'Hollywood. Bien que très Américain d'esprit et de culture, il est fortement attiré par le cinéma international et son approche de style souvent plus osée.[...]
Panic_in_needle_park2Son travail de photographe, pendant 20 ans, se reflète dans le talent visuel éblouissant du film [Needle Park, Ndt*], et le contrôle cinématographique du cadrage, de la lumière et du montage est exceptionnel pour un débutant. La sensibilité de Schatzberg pour les personnages blessés est également très visible dans son deuxième film avec les drogués dans Panique à Needle Park. [...] 
Au lieu d'espaces qui tiennent dans le cadre, il recherche l'espace au-dela du cadre. Ses photographies sont narratives ; elles racontent une histoire. En un instant elles reconnaissent une action, un geste, une émotion et au même moment elles ont une composition formelle rigoureuse qui exprime leur signification. Le style, cependant, ne se manifeste jamais de manière ostentatoire et n'empiète jamais sur la fluidité de la vie. Toutes ces qualités se retrouvent dans les films de Schatzberg. Il centre toujours son regard sur les relations humaines, ce qui a rendu plus difficile son travail dans une industrie vouée, de la fin des années 70 aux années 90, aux effets spéciaux, aux courses de voiture et aux comédies pour adolescents. Sa compréhension profonde des gens et des lieux donne une autenticité à la toile de fond de ses films, de même que le travail de ses acteurs crée des personnages que vous croyez connaître.

[*Le traducteur, c'est moi].

Cannes 1971.

 

 

Cette année-là, ce fut aussi...

 

A Clockwork Orange

Orange_m_canique___affiche

Pour la petite histoire personnelle, trois films m'ont rendue physiquement malade : Hunger de Steve McQueen (où j'ai failli tourner de l'oeil), Requiem for a Dream (qui a failli me brouiller avec l'ami qui me l'avait montré) et Orange mécanique (à la sortie duquel j'ai vomi dans les toilettes de l'UGC des Halles, c'est dire).

L'actualité du festival de Cannes tombe à pic : projection de la version restaurée du film Orange mécanique, en présence de Mme Kubrick, de l'acteur Malcolm McDowel et de Jan Harlan le producteur, puis projection du documentraire Il était une fois... Orange mécanique (diffusé sur Arte le 26 mai à 22h05 et le 4 juin à 3h40 (!)), de Michel Ciment et Antoine de Gaudemar et une leçon d'acteur menée par Malcolm McDowel. Sans parler de l'expo Kubrick qui continue à la Cinémathèque jusqu'au 21 juillet 2011. Amplement de quoi lire, regarder, réviser et en apprendre davantage sur ce film unique (pour ne pas dire culte) qui enflamma les critiques et les spectateurs à sa sortie. Je me contenterai ici de vous proposer quelques références glanées sur le net, et un article de Burgess, dont on a parfois tendance à oublier qu'il fut l'auteur du roman (1962) que Kubrick adapta.

Stanley_Kubrick_Tournage_A_Clockwork_Orange
Kubrick et McDowell sur le tournage

Autour de l'expo Kubrick à la Cinémathèque :
L'accueil critique des films de Kubrick.

Un article sur le spectateur de cinéma sur Objectif-cinéma
CONSIDERATIONS SUR LE SPECTATEUR DE CINEMA A PARTIR D'ORANGE MECANIQUE (1971) DE STANLEY KUBRICK 
Les yeux grands ouverts
L'auteur de l'article revient sur la question de l'efficience du film sur le spectateur. J'y reprends la citation de Kubrick :
Il y a quelque chose que les plus grands metteurs en scène du monde ne peuvent pas savoir – c’est ce que ressent quelqu’un qui va voir leur film pour la première fois. C’est un fossé incroyable qui sépare votre impression après avoir fait un film de celle du spectateur qui le voit pour la première fois. (Kubrik à Michel Ciment, interview de 1972).

Orange_m_canique1

La critique enthousiaste du NY Times (décembre 1971).
"A CLOCKWORK ORANGE" DAZZLES THE SENSES AND MIND.
J'aime bien la conclusion de l'article :
At one point in his therapy, Alex says: "The colors of the real world only become real when you viddy them in a film." "A Clockwork Orange" makes real and important the kind of fears simply exploited by other, much lesser films.
(A un moment pendant sa thérapie, Alex dit : "Les couleurs du monde réel ne deviennent réelles que quand vous les "viddy" dans un film." Orange mécanique donne réalité et importance au genre de peurs que d'autres films plus secondaires ne font qu'exploiter.)

Orange_m_canique3

Un article sur la controverse autour du film en Grande Bretagne.
THE CLOCKWORK CONTROVERSY
L'auteur de l'article replace la sortie du film de Kubrick dans le contexte historique et politique de grande Bretagne. 
Je relève, dans l'introduction, les commentaires des gens qui décidaient pour le commun des mortels :
John Trevelyan, Chairman of The British Board of Film Classification (1956-71), who passed the film with an "X" certificate said it was "...an important social document of outstanding brilliance and quality". On the other hand according to the spokesperson of the so-called "silent moral majority", Mary Whitehouse, it was "sickening and disgusting...I had to come out after twenty minutes". To MPs such as Maurice Edelman, A Clockwork Orange was an incitement to violent crime -- "...the adventures of the psychotic Alix [sic] rampaging to music, are likely to have a more sinister effect on those who see for the first time see a fantasy realised on the screen. -- a fantasy of exciting violence." But for the young themselves it was "a subversive tribute to the glory of youth".
(John Trevelyan, directeur du Bureau de Classification des film, qui autorisa le film dans la catégorie X, dit que c'était "... un document social important de qualité et d'intelligence supérieures". D'un autre côté, selon le rapporteur de la soi-disant "majorité morale silencieuse", Mary Whitehouse, c'était "insupportable et infecte... j'ai dû sortir au bout de 20 minutes". Pour des parlementaires comme Maurice Edelman, Orange mécanique était une incitation au crime violent - "... les aventures d'Alix [sic] le psychotic saccageant tout sur fond de musique, auront certainement un effet plus néfaste sur ceux qui voient pour la première fois un fantasme réalisé sur l'écran. - un fantasme de violence propre à exciter." Mais pour les jeunes eux-mêmes, c'était "un hommage subversif à la gloire de la jeunesse".)

Orange_m_canique2

Un article écrit par l'auteur du roman, paru dans Rolling Stone le 8 juin 1972.
JUICE FROM "A CLOCKWORK ORANGE", by Anthony Burgess
L'auteur revient sur l'adaptation du roman pour le cinéma : il parle entre autre de la langue, de l'origine du titre, de la soi-disant responsabilité du film dans les actes de violence ayant suivi sa sortie. C'est drôle, gonflé, parfois un peu triste peut-être, et avant tout intelligent et intéressant. 
L'intégralité de la traduction français de l'article demain, dans le "petit plus du dimanche". En attendant, un petit extrait :
All works of art are dangerous. My little son tried to fly after seeing Disney’s Peter Pan. I grabbed his legs just as he was about to take off from a fourth story window. A man in New York State sacrificed 67 infants to the God of Jacob; he just loved the Old Testament. A boy in Oklahoma stabbed his mother’s second husband after seeing Hamlet. A man in Kansas City copulated with his wife after reading Lady Chatterley’s Lover. After seeing A Clockwork Orange, a lot of boys will take up rape and pillage and even murder—The point is, I suppose, that human beings are good and innocent before they come into contact with works of art. Therefore all art should he banned. Hitler would never have dreamed of world conquest if he hadn’t read Nietzsche in the Reader’s Digest. The excesses of Robespierre stemmed from reading Rousseau. Even music is dangerous. The works of Delius have led more than one adolescent to suicide. Wagner’s Tristan and Isolde used to promote crafty masturbation in the opera house. And look what Beethoven’s Ninth Symphony does to Alex in A Clockwork Orange. If I were President of the United States, I should at once enact a total prohibition of films, plays, books and music. My book intended to be a delicious dream, not a nightmare of terror, beauty and concupiscence. Burn films—they make marvellous bonfires. Burn books. Burn this issue of ROLLING STONE.
Toute oeuvre d'art est dangereuse. Mon petit fils a essayé de voler après avoir vu le Peter Pan de Disney. Je l'ai attrapé par les jambes juste avant qu'il ne prenne son envol de la fenêtre du 4e étage. Un homme de l'Etat de New York a sacrifié 67 bébés au Dieu de Jacob ; il adorait simplement l'Ancien Testament. Un garçon dans l'Oklahoma a poignardé le second mari de sa mère après avoir vu Hamlet. Un homme de Kansas City a copulé avec sa femme après avoir lu L'Amant de Lady Chatterley. Après avoir vu Orange mécanique, beaucoup de garçons vont se mettre au viol et au pillage et même au meurtre - Le problème, je suppose, c'est que les êtres humains sont bons et innocents jusqu'à ce qu'ils entrent en contact avec les oeuvres d'art. C'est pourquoi tout art devrait être interdit. Hitler n'aurait jamais rêvé de conquérir le monde s'il n'avait lu Nietzsche dans la version du Reader's Digest. Les excès de Robespierre ont pris racine dans la lecture de Rousseau. Même la musique est dangereuse. Les oeuvres de Delius ont amené plus d'un adolescent au suicide. Le Tristan et Isolde de Wagner poussait jadis à la masturbation à l'opéra. Et regardez ce que la Neuvième Symphonie de Beethoven provoque chez Alex dans Orange mécanique. Si j'étais Président des États Unis, je ferais sur le champ voter une interdiction totale des films, pièces, livres et oeuvres de musique. Mon livre avait vocation à être un rêve délicieux, non un cauchemar de terreur, beauté et concupiscence. Brûlez les films, - ils font de merveilleux bûchers. Brûlez les livres. Brûlez ce numéro de Rolling Stone.