On approche de la fin de cette série, il est donc temps de donner quelques explications sur l'idée qui m'a traversé la tête il y a quelque temps de revenir sur cette année-là. Il y a de grands crus : vous dites que vous êtes né en 68 et tout le monde voit de quoi il s'agit. 69 et on vous fredonne année érotique. 76 et c'est la grande sécheresse (qu'on nous ressort depuis qu'il a cessé de pleuvoir sur la France). Mais 71 ? En soi, à moins d'avoir vécu, individuellement, un événement marquant, cette année-là n'a rien de particulier au premier abord.
Ce sentiment de prendre source une année a-symbolique, a-événementielle, a-historique (même si ce n'est en fait pas le cas, comme j'ai essayé de le prouver ici) est doublé par le lieu étrange de cette naissance, dans des contrées lointaines d'une autre civilisation. Je suis entièrement d'accord avec Khadija : flottent dans notre inconscient des odeurs, des sensations et des sons d'avant notre naissance et de nos tous premiers mois, d'avant notre éveil à une conscience telle que nous l'envisageons en tant qu'adultes. Sorte de soupe initiale qui ressurgit ensuite par des biais étranges parfois et toujours détournés. Alors, de quelle soupe suis-je donc faite ? A part le safran, les couleurs et les odeurs de bazars ?
Je n'ai pas écouté les Stones dans le ventre de ma mère (sans doute également une question de goût puisqu'un de mes oncles, qui vivait là-bas depuis sa petite enfance, était lui un fan des Stones). Maman a dû attendre de rentrer en France pour voir Orange Mécanique, Gainsbourg ne traversait pas encore les continents par les ondes. Bref, vous comprendrez mon désarroi face à ce vide d'événements. Alors j'ai fini par chercher ce qui s'était passé là-bas cette année-là, ce qui aurait pu, sonorement au moins, marquer un tant soit peu ma pré-conscience. (J'arrête là, je vais finir par tourner autant en rond autour de mon nombril qu'Amélie N.).
Et j'ai trouvé ! Un truc assez dingue, vu avec le recul. Un truc qui est même passé à l'ORTF, avec commentaires de Léon Zitrone (pour les plus jeunes, Zitrone était un grand bonhomme à la voix inégalée qui commentait toutes les grandes célébrations officielles et en particulier princières, un peu comme Stéphane Bern... mais en totalement différent en fait...).
Ce samedi, donc, nous partons dans un autre coin monde, à plus de 4 000 km de Paris, où l'on a célébré,

cette année-là,

 

Le 25e centenaire de l'Empire Perse

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L'Empire Perse à son apogée 

Ce qui va suivre n'est pas de moi. Dans un premier lieu, je me suis contentée de demander à la personne la plus à même dans mon entourage de me raconter cette histoire vue de l'extérieur : ma petite maman (en "courrier news"). Parallèlement, j'ai retrouvé un témoignage de l'intérieur, celui de M. Ansari, ancien ministre du Shah. Le journaliste qui l'interviewe (d'origine iranienne également) précise dès le début de son article qu'à l'époque, mais encore maintenant, nombreux sont ceux qui pensent que ces festivités furent une des causes de la chute du régime en 1979. De plus il attend un récit objectif et ne souhaite pas laisser la place à une quelconque nostalgie de cette époque.
Ce sont donc deux points de vue qui se croisent dans ce billet. L'interview est à lire en intégralité (et en anglais) . J'en résume simplement quelques éléments. Les photos sont cliquables.

Un peu d'histoire.

Tombeau_de_Cyrus__PasargadesDurant l’hiver 1971, l’Iran a célébré avec faste les fêtes du 25ème centenaire de sa monarchie : 25 siècles auparavant, Cyrus le Grand, un Perse descendant d’un souverain local nommé Achéménès, écrasait les Mèdes à la bataille de Pasargades et fondait son empire nommé Achéménide. Cyrus est originaire de Pasargades, vaste plaine entourée de montagnes, à près de 2000m d’altitude, où il édifie sa capitale (les ruines et son tombeau [gravure ci-contre] se trouvent à une quarantaine de kilomètres de Persepolis). Il règne près d’une trentaine d’années et rassemble autour de la Perse (petite province dans le sud de l’Iran) un empire considérable, qui s'étend de l’Egypte à la Mer Caspienne et de la Mer Egée à l’Asie Centrale. Il inaugure une politique de conquêtes entièrement nouvelle : au lieu de brûler la ville conquise et de massacrer ses habitants, il laisse les habitants dans leurs maisons et les soumet à un impôt raisonnable. C’est le système du Tribut, qui est versé solennellement chaque année lors des fêtes de Now Rûz (le Nouvel An solaire), et qui est illustré longuement sur les bas-reliefs de Persépolis. 

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Le cylindre de Cyrus 
(La Charte de Cyrus est souvent citée
comme une première déclaration des droits de l'homme)

Ses deux successeurs règnent entre 530 et 522, date de l’avènement de Darius.
Persepolis___National_geographicPersépolis (lire l'article de l'Encyclopediae Iranica) est la capitale de Darius. Dès 522, il fait araser un versant de la montagne qui domine la plaine de Persépolis, combler les creux, creuser les adductions d’eau et les égouts et construit un immense palais de réception, l’Apadana. Ses successeurs continueront de construire des palais sur ce site jusqu’à l’invasion d’Alexandre le Grand, en 330 av. JC, et l’incendie de Persépolis. Comme Cyrus, il fait appel à des architectes Ionniens et l’architecture traditionnelle (succession de petites salles) est remplacée par des palais à colonnes dans lesquels des salles immenses peuvent accueillir 10.000 personnes.
L’empire perse vivra pendant onze siècles sous deux autres dynasties d'origine perse – jusqu’en 642, date de l’invasion arabe. Cette période pré-islamique reste pour les Persans une grande période de référence. Au cours des siècles suivants, les dynasties d’envahisseurs se succèdent, sous l’égide de l’Islam. Ils se laissent acculturer à la civilisation iranienne « qui conquit ses vainqueurs ». Le phénomène se poursuit jusqu’au XIXème siècle.

Persepolis vue d'oiseau - Chipiez - 19e sièclePersepolis vue d'oiseau, Charles Chipiez (XIXe siècle)

 

Persépolis 1971.

Persepolis_2500_Year_Celebrations_Tents_1971En 1971, Mohammad Reza Shâh Pahlavi décide de commémorer l’établissement de la monarchie perse. Des représentants de toutes les têtes couronnées de l’époque, et des chefs d’état, convergent vers l’Iran pour des festivités grandioses. Ces festivités vont se dérouler principalement à Persépolis : au pied de la terrasse de Darius, de l’autre côté de la route, on plante dans la plaine des milliers de petits sapins (ils ont poussé…), au milieu desquels on élève une énorme tente de réception, sous laquelle auront lieu différentes festivités et banquets dont le dîner de gala le soir de la commémoration. Cette vaste tente (les dîners sont prévus pour plusieurs centaines de convives) est entourée d’une cinquantaine de tentes plus petites : les résidences des invités. Les tentes ont une armature métallique recouverte de tissus à rayures bleu et jaune. Les carcasses métalliques sont encore visibles aujourd’hui. A l’intérieur, le mobilier et la décoration sont fournis par Jansen à Paris, et de grandes maisons de décoration françaises.
D’autres cérémonies se déroulent à Pasargades, devant le tombeau de Cyrus : le shâh prononce un discours solennel dans lequel il s’adresse à Cyrus. Je l’ai vu à la télévision et je me souviens par cœur des premières phrases : "Kurosh ! Shâh-eShâhân, Shâhh-e Arya, Shâh-e Bozorg…" Ce qui veut dire : "Cyrus ! Roi des Rois, Roi des Aryens ! Grand Roi !" (Cf. la vidéo n°2)
A Persépolis, une immense parade retrace les conquêtes de Darius : un défilé en costumes des 24 nations composant l’Empire perse, au pied de la terrasse de Persépolis. C’était un peu kitsch et technicolor, mais ça valait le coup d’œil (à la télévision). Seules les chaînes étrangères ont montré ces images. La télévision iranienne a montré en boucle toute la journée le discours du shâh devant le tombeau de Cyrus.
A Téhéran, les habitant des avenues que devaient suivre les cortèges officiels avaient dû se porter garants de leurs collaborateurs ou employés et s’engager à ce qu’aucun d’eux n’aille tenter d’assassiner le shâh ou une autre personnalité… Il y avait des embouteillages monstres. Je me souviens que j’ai dû conduire ta soeur chez le docteur. Elle était malade, elle vomissait dans la voiture, j’ai dû mettre trois heures pour y arriver…

1-Programme de l'ORTF, commenté par Léon Zitrone (INA)


banquetOn apprend à travers le témoignage de M. Ansari que l'idée d'une telle célébration date du début des années 60, mais qu'en raison de l'effort de développement du pays, tant au niveau national qu'internation, l'idée ne reprend vie qu'après la visite de Persépolis par Mickael Stewart, Secrétaire britannique aux Affaires Étrangères, en 1969. Le projet devient effectif en septembre 1970, à peine plus d'un an avant le début des festivités. Des détails sur le travail des sociétés de luxe européennes, le menu etc., le tout mis en perspective avec la situation géographique de Persépolis et les 64 chefs d'Etats qui doivent finalement être invités (30 à l'origine, mais les jalousies des laissés pour compte font rapidement doubler le nombre d'invités), ces détails, donc, donnent une idée sans doute encore bien au-dessous de la réalité de ce que fut la préparation des festivités ainsi que les célébrations à proprement parler. Quelques exemples du faste des cérémonies (pour les accros à Match ou Point de vue) : Jansen dessina les tentes avec air-conditionné, les tentures vinrent d'Italie, le cristal était signé Baccarat, la porcelaine fine aux motifs créés pour l'occasion était de Limoges, le linge de maison de chez Porthault, un service unique de tasses et soucoupes fut créé par Robert Havilland, un jardin de roses par Truffaut et 5.000 bouteilles de vin commandées (dont un Château Lafitte-Rothschild de 1945). 
Parallèlement aux préparatifs en Iran, un effort réel de communication sur la culture persane est fourni dans les grandes capitales européennes par le biais des ambassades iraniennes, avec le concours entre autres du Louvre, de l'Hermitage ou encore du British Museum. 
Mais dès le mois d'octobre 1971, des tensions voient le jour chez les opposants au régime. La presse libérale est critique, les opposants au régime du Shah commencent à faire courir le bruit que les festivités grandioses se feront aux dépends du peuple affamé, des étudiants sont arrêtés à l'université pour avoir écrit des slogans anti-festivités. Et surtout, de son exil en Iraq, l'Ayatolah Khomeini fait passer son message au Shah sur ces "célébrations du diable" : "Je dis ceci parce qu'un future encore plus sombre vous attend". A cela viennent se greffer les tensions avec l'Iraq, qui souhaite profiter de la situation pour amener le trouble dans le pays. “La SAVAC fut particulièrement active à cette période,” concède M. Ansari. “Il y eut de nombreux actes terroristes. L'ambassadeur américain faillit se faire enlever une nuit à Téhéran. Puis il y eut l'incident de Siahkal dans le Ghilan : des terroristes attaquèrent des banques, assassinèrent des chefs de la police et firent sauter des cinémas. La sécurité se renforça particulièrement après que les Mujaheddin et les Fedayeen menacèrent de faire des événements de Persépolis un bain de sang.” Selon M. Ansari, environ 1500 suspects sont détenus pendant cette période.
Si les opposants aux festivités ne réussissent pas à entraîner un véritable boycott des célébrations, certains chefs d'Etats d'importance, tels la Reine d'Angleterre, Pompidou ou Nixon, se feront néanmoins simplement représenter à Persépolis. 

2-Extrait d'une émission de télé américaine proposant
de longs passages des cérémonies de Persépolis.

 

L'après Persépolis

A l’occasion de ces fêtes, de très nombreuses écoles furent construites dans des villages d’Iran ; l’électricité fut installée dans des régions reculées, etc… Mais pour l’Iranien de la rue ces décors venus d’Occident étaient une insulte et ont occulté les apports positifs. On savait que la mère du shâh était propriétaire des usines d’ampoules électriques et qu’elle en avait sans doute profité…
Ces festivités voyantes ont peut-être été un des éléments qui conduisirent à la chute du régime neuf ans plus tard…

Selon M. Ansari, les réactions après les festivités furent mitigées. Certains étaient enthousiastes, d'autres s'interrogeaient sur le coût de la cérémonie. D'autres trouvaient la chose ridicule et pointaient du doigt l'absence du public iranien, signe de l'arrogance impériale. Les ennemis du Shah, dont la Confédération des Etudiants Iraniens, tirèrent partie de l'événement à leur avantage. Le consulat d'Iran à San Francisco sauta. Quelques journalistes étrangers reçus à Shiraz en profitèrent pour aller filmer les petits villages de la région et montrer le fossé séparant l'élégance merveilleuse de Persépolis et la pauvreté voisine. Des spéculations fusèrent à l'étranger quant au montant réel des dépenses engendrées par les cérémonies, allant de 100 à 200 millions de dollars, alors que selon M. Ansari, le total n'excéda pas 22 millions de dollars, dont une large participation des industriels iraniens (contre 200 millions semble-t-il pour les cérémonies du bicentenaire de la Révolution française en 1989 ?). Parallèlement, des centaines d'écoles ont en effet été ouvertes à l'occasion des festivités (3.200 écoles ouvertes dès le premier jour des cérémonies).
Ces festivités peuvent être vues, ainsi que le rappelle le journaliste, comme la cerise sur le gâteau dans le plan d'ensemble visant à faire sortir l'Iran de sa position de pays en développement. Par la suite, le Shâh fut traité par les chefs d'Etats des grandes puissances comme l'un des leurs, décrochant pour l'Iran des contrats d'importance avec eux. 
Ce qui n'empêcha pas l'opposition de gagner du terrain jusqu'à la révolution de 1979. 

R_volution_islamique_Iran_79

 

 

Un peu de culture.

Je souris. Je ne me souvenais plus avoir en effet vu cette adaptation des Perses d'Eschyle au lycée. Je ne crois pas avoir vraiment aimé (16 ans était peut-être un peu jeune pour ce genre d'expérience, Mademoiselle Truc, non ?), mais j'avais été impressionnée par les choeurs.

LES PERSES - 31/10/1961 - 01h08min37s
Cette adaptation et réalisation de la tragédie d'Eschyle par Jean Prat marque une date dans l'histoire de la télévision française. Outre la somptuosité avec laquelle elle a été montée - musique de Jean Prodromides, orchestre philharmonique de la RTF, choeurs parlés, décors grandioses - l'oeuvre sera diffusée en stéréophonie (c'est la première fois que la RTF réunit les ressources de la radio avec celles de la télévision). Le choeur, principal acteur des "Perses" est dirigé par René Alix. Les masques portés par les acteurs ont été concus par Cyrille Dives. "Librement inspirés des bas-reliefs persans contemporains d'Eschyle, ces masques ne sont évidemment pas destinés, comme les masques grecs, à amplifier les visages des acteurs, mais à leur donner une unité, un caractère hiératique et irréel". Jean-Jacques Gambut n'a copié le vrai palais de Xerxès à Persépolis que pour le styliser. (INA)

 

 

Insolite.

La même année a lieu le raid Paris-Persépolis Citroën, auquel participent des dizaines de 2CV et de Dyane.

Raid Paris-Persépolis 1971 (2)

Raid Paris-Persepolis 1971