HB 10 (1)

Tout a commencé quand quelqu'un a laissé la fenêtre ouverte.

 

La poisse.

Alice posa sa valise et se laissa tomber en travers du lit, les bras en croix et les jambes balançant dans le vide. Si seulement elle pouvait rester ainsi sans bouger jusqu'à la fin des temps ! C'était sa cinquième « école » en trois ans, les quatre précédentes l'ayant soufflée au loin comme un noyau de cerise à défaut de pouvoir la dissoudre avec ses camarades.

Au moins, elle n'aurait pas à partager sa chambre comme la dernière fois et, avec un peu de chance, elle trouverait le moyen d'y cacher son lecteur mp3. On racontait qu'une occupante précédente avait un jour disparu de cette chambre. Pourtant, à y regarder de plus près, les murs étaient à l'image de l'école : couverts de papier peint d'un autre âge, dont les guirlandes de branches à petites feuilles s'entrelaçaient du sol au plafond, ils rappelaient la grille d'une cage, fermée de tous côtés.

A cette pensée, Alice se leva d'un coup et courut à la fenêtre. Dehors, c'était le printemps : les collines, boisées à perte de vue, étaient couvertes d'un voile vert rieur, lumineux, et l'air devait embaumer. Elle aurait bien aimé ouvrir la fenêtre et respirer la campagne. Mais « les fenêtres sont bloquées aux étages pour éviter les accidents. »

* * *

Zut ! Le lecteur mp3 venait de tomber par terre, entraînant les écouteurs dans sa chute.

Enfin seule dans sa chambre du troisième étage, Alice s’était mise au lit, musique aux oreilles, et avait repris le cours de sa sombre rêverie interrompue la veille en fin d’après-midi. Comme prévu, on était venu lui intimer de se dépêcher, de ranger ses affaires, de mettre son uniforme – terne ; lui imposer son emploi du temps – de ministre ; lui ordonner de rejoindre les autres pour un dîner au même goût que la vie qui l’attendait – insipide. Puis il y avait eu une nuit, dans un silence infini, fenêtre close, puis une première journée de cours et activités inintéressants, d’ordres et consignes sans fin.

Elle sauta du lit et, en s’accroupissant pour ramasser le lecteur de musique, elle se rendit compte qu’un morceau de la plinthe semblait descellé. Intriguée, elle essaya de le décoller davantage et mit à jour un renfoncement dans le mur, où l’on avait caché un petit carnet à la couverture rose ! Pour la première fois depuis son arrivée, Alice se sentit très vivante, soudain réveillée par cette étrange découverte. Elle ramassa son lecteur d’une main, tira le carnet de sa cache de l’autre et, de crainte qu’une surveillante ne surgisse juste à ce moment-là, se glissa à nouveau sous la couette.

Il était dix heures et demie, la ronde des gardiennes de prison n’allait pas tarder, il lui fallait se dépêcher avant qu’on n’éteigne sa lumière sans lui demander son avis. Elle cacha le lecteur sous l’oreiller, en masqua les écouteurs sous ses cheveux et, confortablement installée en chien de fusil, comme si elle dormait, elle ouvrit le carnet sous la couette. Il ressemblait à un petit journal intime de fille. S’y cachait peut-être un secret indicible… ou au moins quelques anecdotes qui lui changeraient les idées !

Mais les pages étaient vides, blanches et silencieuses. Elle les fit tourner, dans un sens, dans l’autre, rien.

Alice ferma soudain les yeux tout en cachant le carnet : les pas de la surveillante s’approchaient dans le couloir. Elle se tint coite, se forçant à respirer lentement, pendant que la vieille fille qui leur servait de gardienne ouvrait la porte, s’approchait pour vérifier que la nouvelle, incorrigible paraît-il, dormait bien, puis éteignait la lumière. Elle resta ainsi les yeux clos le temps que les pas, chambre après chambre, s’éloignent puis se dissolvent.

* * *

Quand tout fut à nouveau silencieux, elle ouvrit les yeux et se remit à examiner le carnet dans la lumière de la lune. Une feuille de papier pliée était glissée dans la couverture. Elle couvrit sa lampe de chevet d’un gilet et déplia le papier.

mardi 1er avril.

Petite sœur,

Ce carnet est pour toi. Tu pourras y noter tous les détails colorés qui ponctuent tes journées grises et transformer le laid en joliesse.

Il faut que je raconte – on croit facilement perdre la boule, ici.

Tout a commencé quand quelqu’un a laissé la fenêtre ouverte.

Depuis trois mois que je suis installée dans cette chambre du troisième étage, aux murs peints d’oiseaux prisonniers, prisonnière moi-même de ces murs, la fenêtre est toujours restée désespérément close. Figure-toi qu’hier soir, en revenant enfin dans ma chambre, je l’ai trouvée entrouverte ! J’ai réussi à la remonter en grand puis à la redescendre sans qu’elle se bloque à nouveau. Avec un peu de chance, personne ne le remarquera.

Mais je crois que j’ai de la fièvre, après toute une nuit passée la fenêtre grande ouverte. Soit j’ai de la fièvre, soit… mais c’est impossible ! Même toi tu ne me croiras pas. Il va falloir que j’aille voir l’infirmière, cette vieille peau de vache. Pour lui dire quoi ? Que j’ai l’impression de dormir au milieu d’un vol d’éventails ? Qu’un oiseau manque sur le papier peint ? Que j’ai cru voir

La lettre s’arrêtait brusquement. « Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Vu la date de la lettre, ça doit être une vieille blague. » Alice se sentait tout à coup trahie, abandonnée. Dehors, le vent s’était levé et elle aurait voulu s’en emplir les poumons. Elle éteignit la lumière et se leva pour oublier sa déception. Le réveil indiquait 23h30, elle avait dû s’assoupir quelques minutes. Le nez contre la vitre, elle regarda la cime des arbres s’agiter dans la nuit, écouta le vent chanter. Elle aurait aimé se laisser emporter.

D’instinct, ses doigts agrippèrent le bord inférieur de la fenêtre.

* * *

Elle avait un peu froid. Cela faisait maintenant une heure que la fenêtre était ouverte sur la tempête et qu’Alice se laissait bercer, penchée vers la campagne. Elle prit conscience, petit à petit, qu’un autre bruissement s’était mêlé aux rafales de vent. Une sorte de frottement, de battement. Elle connaissait ce bruit sans pouvoir le nommer. C’était le battement léger de… d’éventails. Voilà, des éventails. Ou encore des ailes d’oiseaux. Et qui ne venaient pas de l’extérieur mais bien de sa chambre !

Elle suivit le froufrou jusqu’à son origine : la tête du lit ! S’arc-boutant, elle poussa celle-ci, jusqu’à dégager la partie de mur habituellement invisible, et frissonna soudain dans l’air froid : le papier peint était, à cet endroit, orné d’une dizaine d’oiseaux blancs posés sur les branches-grilles. Mais le motif n’était pas figé, les oiseaux semblaient au contraire battre des ailes dans le courant d’air, tels des oiseaux de papier. Abasourdie, elle s’assit sur le lit : ce n’étaient pas des oiseaux de papier ! Elle distinguait désormais des plumes, blanches et soyeuses, des yeux, noirs comme des perles, et les ailes prenaient de l’ampleur, les battements se faisaient plus puissants, petit à petit les oiseaux se détachaient du mur jusqu’à ce que, un à un, ils s’élèvent dans la chambre, tous ensemble fassent une ronde autour d’Alice, puis se dirigent en cortège vers la fenêtre où le souffle du vent les cueillit pour les emporter dans la nuit.

Le dernier oiseau se posa un instant sur le rebord de la fenêtre, la regarda comme une promesse, lui murmurant quelques mots qu’elle ne saisit pas, avant de battre à nouveau des ailes et suivre ses compagnons.

Alice n’avait pas bougé. Pétrifiée, elle avait assisté à la ronde, à l’envol et ce n’est qu’en regardant le dernier oiseau s’élever dans la nuit qu’elle avait senti les larmes couler sur ses joues.

Elle n’était pas oiseau.

* * *

Un matin gris réveilla Alice alors qu’un écho de mots, venus de nulle part, tournait dans sa tête. Une plume. Son cœur lui pesait autant que le plomb du ciel, sans qu’elle pût vraiment en dire la raison. Les branches-grilles de sa cage en papier peint lui parurent encore plus déprimantes que les premiers jours. Suffit parfois. Elle s’obligea à quitter son lit et se dirigea vers la fenêtre, close. Tout n’avait évidemment été qu’un rêve : la fenêtre résistait, refusait de s’ouvrir. A s’envoler. Le printemps ressemblait à novembre, même la verdure était terne à l’instar de sa chambre, murs sombres, meubles blancs.

Son regard attrapa une tache rose dépassant de sous l’oreiller.

Le carnet.

Lui, au moins, était bien réel. Elle l’ouvrit, par désœuvrement davantage que par curiosité ou envie. La lettre avait disparu. Autre preuve qu'elle n'avait fait que rêver.

Mais à la place elle trouva une petite plume, blanche et soyeuse.

Elle s’assit à son bureau. Le carnet vierge ouvert devant elle, la plume dans la main gauche, elle prit un crayon.

* * *

Alice s’envola.

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