coll_1310_photo_1Une petite annonce
Elle pianota quelques lettres sur son clavier puis les effaça aussitôt. Non, elle ne pouvait pas faire ça. On ne faisait ça que dans les romans pour cœurs tendres, du genre Marc Lévy ou Musso. Et encore, de nos jours ça semblait totalement dépassé.
Et pourtant, elle n'arrivait pas à quitter la page Transports Amoureux de Libé. Elle emplit ses poumons d'une grande inspiration et plongea.

Réflexe
Elle avait presque fermé les yeux pendant les quelques instants que lui avait pris la rédaction de ce court texte. Elle les ouvrit comme elle expirait tout l'air contenu dans ses poumons, le temps de relire son texte et, presque par réflexe, cliqua « Validez ».
Voilà, c'était fait. Le ridicule ne tuait pas, il ne lisait sans doute pas les petites annonces de toute façon. Et surtout, le ridicule ne tuait pas.

Qui quoi quand où comment et pourquoi
« Et c'était qui, le type ? lui demandait sa copine de toujours.
- Oh, un homme, la petite quarantaine, un visage agréable sinon beau, pas enseignant si j'en crois ses vêtements et malgré ses lectures, qui ose lire de la poésie dans le train.
- Et... tu peux me redire ce que tu viens de faire ?
Elle l'entendait glousser au téléphone, prête à s'étouffer.
- Je viens de te le dire : j'ai mis une petite annonce dans Libé pour le revoir. Et je voulais te la lire pour être certaine que j'étais vraiment idiote.
- Mais vous vous êtes juste croisés ?
- Pas vraiment croisés, en fait, on est quand même resté assis en face l'un de l'autre pendant une demi-heure dans le train ! Ca laisse le temps d'observer et de se faire une idée !
- Tu me fais rire. Et comment vous allez vous retrouver, hein ? Dans la foule de Saint Lazare ?
- Non, je ne suis pas bête à ce point ! Je lui ai donné rendez-vous dans le même train. Et puis j'aurai le même bouquin, on ne peut pas le louper, il pèse 1,2 kg, j'ai vérifié.
- Mais pourquoi veux-tu le revoir, ce type que tu ne connais même pas ? Tu dis qu'il n'était même pas beau et vous n'avez même pas parlé.
- C'est difficile à expliquer. Il a laissé son livre en descendant à Mantes. Et dedans, il y a une photo, la photo d'une femme, avec un petit mot derrière. Alors j'imagine qu'il y tient, à ce bouquin.
- Bon allez, lis-la moi, ton annonce !
- Train Paris-Rouen 7/05 7h20. Vous Libé netbook Lettera Amorosa. Moi Blonde Oates. Regard échangé, sourire. Avez laissé Char précieux à Mantes. RV 14/05 St Laz même train 1e voiture avec Oates.

La fin de la semaine
Le reste de la semaine lui parut fort long. Elle tenta d'oublier qu'elle était idiote, oublier son annonce ridicule, oublier le fou-rire de son amie quand elle la lui avait lue. Peine perdue, elle savait que dans le train, le lundi suivant, elle guetterait bêtement les hommes qui passeraient, elle le croiserait sans doute d'ailleurs, il ne la regarderait même pas, ayant évidemment sauté la page Transports Amoureux, et elle se sentirait déçue, un comble !

Rien n'aurait changé si
Le lundi suivant, elle arriva en avance à la gare pour être certaine de trouver une place dans la première voiture. Elle trouva même un carré de places libres, luxe inouï à cette heure-là, et s'installa de manière à voir les gens arriver par le bout du train, posant sur le siège à côté d'elle son sac afin d'assurer au moins l'une des trois autres places libres. Le wagon se remplissait quand soudain elle se rendit compte qu'elle avait oublié ses lunettes et qu'elle n'était même pas certaine de reconnaître l'homme avec qui elle avait rendez-vous.
Elle ouvrit Blonde, le tenant bien droit malgré son poids afin que tous puissent repérer la couverture et, n'y voyant pas grand-chose elle-même, se mit à faire semblant de lire, jetant toutes les 10 secondes un œil vers les nouveaux arrivants.
Soudain elle le vit. Elle en était certaine, c'était lui qui s'avançait entre les rangées de sièges occupés, dans l'allée encombrée des sacs des pensionnaires retournant à l'école. Ses yeux cherchaient vraisemblablement une place vide, à droite, à gauche et, alors qu'il s'approchait d'elle, leurs regards se croisèrent. Puis le sien passa aux sièges suivants, sans s'arrêter sur elle, à l'inverse de son cœur à elle qui avait manqué un battement. Il ne l'avait pas reconnue.
Rien n'aurait changé, il aurait continué plus loin et elle serait restée avec son idiotie et son exemplaire de Char orphelin, s'il n'avait soudain trébuché sur un sac et ne s'était retenu in extremis à l'accoudoir de son siège.

Ce qui s'accroche
« Excusez-moi, Mademoiselle ! Avec tous ces machins qui traînent dans l'allée et sur les sièges, ça devient un vrai parcours du combattant, on n'arrête pas de s'accrocher ou de trébucher ! Est-ce qu'il y a quelqu'un à côté de vous ? »
Soit, il ne semblait pas l'avoir reconnue, mais les choses avaient l'air de prendre tournure. Elle ôta son sac du siège en souriant et lui proposa de s'asseoir. Il lui faudrait maintenant trouver le moyen d'engager la conversation et de lui rendre son livre sans avoir à trop donner d'explications sur la manière dont il était en sa possession.
Il se glissa sur le siège et sortit de son cartable Le Monde. Monsieur était infidèle dans ses lectures de journaux mais au moins ce n'était pas Le Figaro ou Métro. C'était sans doute pour cela qu'il n'avait pas vu son annonce.
A le regarder de plus près, même sans lunettes, il était manifestement séduisant. Elle profita du fait qu'il était plongé dans les gros titres pour ranger Blonde et sortirLettera Amorosa qu'elle posa sur ses genoux. Le train partait enfin.

Ceux qui s'accrochent
On avait quitté la proche banlieue lorsqu'il plia son journal et, se penchant pour le ranger dans son cartable, ses yeux rencontrèrent le petit livre à couverture bleue.
« Oh, René Char ! Vous aimez la poésie ? Ça a été une vraie rencontre, la lecture de Lettera Amorosa. Je peux vous l'emprunter un instant s'il vous plaît ? » Il avait l'air totalement sincère, charmant et naturel.
« Bien sûr, c'est le vôtre ! »
Au moment où elle pouvait enfin profiter d'une ouverture pour parler, la femme assise en face d'elle, à l'allure typiquement américaine en partance pour Giverny, se pencha : « Exkyusez-moi, à quelle ga'e faut-il que je descend'e pou' aller à Give'ny ? »
L'accent était là, elle aurait dû discrètement parier avec son voisin un dîner au restaurant. Mais ravalant son impatience, elle s'efforça de répondre avec politesse. Trop de politesse et de gentillesse sans doute, puisque la dame en profita pour poser toujours plus de questions, demander plus de détails, et la navette de Vernon à Giverny, et le prix de l'entrée, et les fleurs, et les photos, et le magasin, et le musée des impressionnistes, et l'heure des trains pour le retour. Et le temps filait, filait comme le train le long de la Seine et, déjà, on était à Porchefontaine.

Présentation de la faune
Elle le connaissait par cœur, ce train. Normalement, à une heure aussi matinale, on y côtoyait surtout des ouvriers des usines proches de Mantes, ça parlait toutes les langues, ou alors les gens finissaient leur nuit, surtout ceux qui venaient d'une autre banlieue et avaient dû se lever très tôt. C'était le train calme généralement. Aux odeurs de nourriture parfois étranges pour un petit matin, mais un train calme.
Les deux suivants étaient plus mélangés et on y retrouvait dès le printemps, en plus des habitués allant travailler à Mantes ou à Rouen, une faune de touristes en tous genres, Américains, Asiatiques, Russes, des pays d'Europe latine, sans compter des Français retraités. 

Des nombre concrets
Profitant d'une accalmie sur le front américain, elle se retourna enfin vers son voisin en souriant d'un air complice.
« Dites, vous avez l'air de tout savoir sur Giverny, vous y travaillez ? » Le regard qu'il posait sur elle était amusé.
- Non, pas du tout, j'ai juste l'habitude de voyager sur cette ligne et des questions des touristes. Alors à force, je suis devenue assez bonne. D'autant qu'ils parlent généralement en anglais et que les contrôleurs sont assez handicapés de ce côté-là.
- Ecoutez, je descends à Mantes et je me dis que j'aurais bien aimé bavarder un peu avec vous, si vous n'aviez pas été aussi occupée. Je sais que j'ai l'air d'un dragueur de train, mais je vous jure que ce n'est pas dans mes habitudes ! Simplement je dois être un peu fou et j'ai tendance à croire aux signes. Alors Lettera Amorosa, après ma chute presque à vos pieds, je prends ça pour un signe. »
Elle ne répondit pas. Qu'aurait-elle pu répondre d'ailleurs ? Le remettre à sa place alors qu'elle avait été jusqu'à placer une petite annonce ? Abonder dans son sens et passer pour une folle, nympho, dragueuse de train ?
Il lui tendit alors le petit livre à couverture bleue. « Je pars en voyage à l'étranger pendant 10 jours. Mais j'ai mis dans le livre ma carte avec mon numéro de portable. Si vous en avez envie, appelez-moi dans deux semaines. Ca me ferait plaisir, vraiment. »
La moitié du wagon descendait déjà et il suivit le mouvement, se retournant pour lui faire un petit signe de la main.

Me manque peut-être
Une semaine avait passé. Elle n'en revenait toujours pas et continuait à se demander si elle allait appeler. Rien ne pressait de toute manière, il était absent et cela lui laissait le temps de décider.
Il lui semblait étrange d'en être arrivée là. L'idée de la petite annonce avait déjà été une surprise, même pour elle. Pas du tout son genre. Accepter sa carte et son numéro de téléphone sans même paraître surprise ou sur la défensive ne lui ressemblait pas davantage. Alors, au point où elle en était, qu'est-ce qui la retenait de le recontacter ? « Me manque peut-être cette capacité à me moquer de ce que pensent les autres, qui semble si bien réussir à certaines filles de mon âge ? »


Tout le monde ne porte pas de lunettes
mais, quand on en porte, autant les avoir sur le nez... ou pas

Le lundi suivant, dans le Paris-Rouen de 7h20, elle avait trouvé de la place dans la première voiture et somnolait en attendant que le train se décide enfin à partir, Blondeposé sur ses genoux. Elle sourit en pensant que cela faisait maintenant deux semaines qu'elle se déplaçait avec ce pavé et n'arrivait pas à avancer dans sa lecture rendue inconfortable par le poids de la bête. Elle conservait également le petit livre bleu dans son sac, elle ne savait pas pourquoi.
« Excusez-moi Mademoiselle ? »
Elle battit des paupières et revint à la réalité. Le visage qui la regardait ne lui était pas inconnu. Sans doute un habitué de la ligne.
« J'imagine que vous ne me reconnaissez pas. C'est moi qui ai oublié un bouquin de René Char dans le train il y a deux semaines. J'ai bien vu votre annonce dans Libération mais je n'étais pas à Paris la semaine dernière et n'ai donc pas pu venir à notre rendez-vous. » Sa voix était un poil nasillarde, plutôt décevante, en fait. Elle sortit le livre de son sac et le lui tendit avec un sourire poli.
« Vous voyez, je l'avais gardé avec moi, je me disais bien que vous finiriez par reprendre ce train. »
« Vous me sauvez la vie. Ma soeur me l'a prêté, j'avais promis de le lire même si, franchement, la poésie ce n'est pas ma tasse de thé. Vous permettez que je m'asseye à côté de vous ? Le wagon est bondé ! »
Elle le laissa s'installer, un sourire poli toujours aux lèvres, son « sourire-serveurs », aurait dit sa sœur. Du coin de l'œil, elle le vit sortir Métro de son sac.
Elle referma les paupières.
Allez, c'était décidé, elle l'appellerait !

(Les 29 et 30  juin 2012)

Lithographie de Georges Braque (1963) 
illustrant le poème Lettera Amorosa, de René Char