Sur la table de l'entrée, deux clés attendent, posées dans un bol en terre cuite dont le fond ocre rappelle la robe du désert quand l'après-midi touche à sa fin.

Deux clés.

L'une rudement dentelée d'acier sur quatre arêtes, au bout pointu étrange, comme la promesse d'une porte sur un monde excitant, complexe et changeant. Une clé qu'on enfonce directement dans la serrure, d'un geste assuré, qui tourne sans bruit, une clé du mouvement, de l'action.

L'autre est de celles qu'on trouve parfois dans le tiroir d'un vieux buffet de campagne. Une clé à la boucle arrondie et ciselée, sans dents, régulière et patinée. Au toucher, elle évoquerait presque ces parfums auxquels on n'a jamais pensé, trop pris par la réalité du quotidien, ces odeurs chaudes de draps de lin ou de laine douce, délicates. Une clé qu'on doit patiemment faire jouer pour pouvoir entrer, une clé qui se languit, de la lenteur, du temps arrêté.

Un bol aux reflets de désert, deux clés, deux promesses.

L'heure approche de sortir. Elle reste là, indécise, tend la main vers le bol puisse ravise.

Observe la paume, cartographie de chair, rosée.

Ouverte pour recevoir, ou donner. Recueillir ou cueillir. Quoi ? Qui ?

Sentir. Caresser, lisser. S'envoler. Se poser. Où ?

Pouvoir lire la carte, décrypter les chemins, les détours, les contours, les quand.

Comment ?

Le souffle chaud de la brise d'août caresse sa nuque à l'endroit qu'elle a fait sien, comme un premier baiser.

Un papillon s'échappe palpitant de son ventre vers le ciel. Elle garde les yeux fixés sur l'insecte léger qui ne forme plus qu'un point contre le soleil blanc, dans l'espoir de trouver un chemin. Quand son regard se pose à nouveau sur son monde, les rideaux ont pris la teinte rouge des taches qui dansent sur sa rétine.

Une envie de sel point au bout de sa langue, une envie de larme volée au coin d'un oeil, de goutte de sueur cueillie au bas d'une nuque.

Un baiser pour une goutte de sel.

Sur la table de l'entrée, à côté des deux clés, des deux promesses au centre du petit souvenir de désert, le rosier nain attend patiemment le soir. Un bouton rouge sombre, soyeux, perle encore de la pluie rafraîchissante de tout à l'heure, dans la salle de bain, et bat comme un cœur près de s'ouvrir, appelant un baiser.

Un baiser pour une goutte de sel, une perle de soie pour un baiser.

Ses yeux se posent à nouveau sur le bol. Une clé.

Dans le creux de sa main, contre les lignes cadastres indéchiffrables, elle sent l'autre clé, la caresse du pouce, en prend connaissance.

Elle laisse alors s'envoler un autre papillon et sort à sa suite.

Un nuage en profite pour prendre la pause entre le soleil et les toits. Un nuage incongru dans le ciel d’août, qui grise les rues et refroidit les cœurs. Étrangement, le papillon ne s’en préoccupe pas et continue à voleter de rue en rue. Les passants ont remis leurs vêtements d'octobre mais sa nuque vibre toujours de l'envie d'un baiser, du bout de la langue. Elle attrape sur ses lèvres l'iode d’une idée de perle de sueur presque marine.

Le fleuriste à l’angle de la rue, de n'importe quelle rue, sème des taches multicolores et odorantes sur le bitume, aux pétales grands ouverts ou en boutons prêts à éclore. Une large étoile immaculée, déployée sur un arbuste à épines, émet quelques notes de jasmin malgré le bruit des moteurs. "Ce doit être l’étoile du sud, accrochée là par hasard pour la journée", pense-t-elle.

Goût d'iode et traces de jasmin. Elle profite de ce signe pour tourner au coin de la rue.

C’est une discrète rue de traverse, jalonnée de livres anciens et de vieux meubles. Le papillon, unique point de lumière dansante entre les maisons hautes et ternes, s’est posé sur la devanture d’un petit antiquaire. Les effluves de cire sont un voile rassurant, chaud dans cet août automnal. Alors elle s’arrête également, comme le nuage laisse filtrer par un trou de serrure un rayon de soleil qui atteint sa joue du bout des lèvres.

Des lèvres. Un trou de serrure. Elle glisse sa main jusqu’au fond de sa poche. La clé est là, douce au toucher, en attente de jouer.

La pénombre amie de la boutique, comme un grenier auquel elle n’aurait plus pensé depuis des lustres, ou la chambre du bout dans la maison des étés d’enfance, dépose un sourire sur sa bouche. Un autre papillon s’échappe dans un rire inaudible de son ventre et rejoint son compagnon de jeux sur l'M de Guillaume Apollinaire, oublié au chevet d’un lit.

Quand elle rouvre les yeux, après le clin d'un siècle ou d'une seconde, la porte au fond de la boutique est déjà entrouverte : la serrure, de facture ancienne et ouvragée, a su accueillir la clé qui attendait au fond de sa poche. Les deux papillons se glissent par l’entrebâillement et le frémissement de leurs ailes semble chanter une petite invitation.

Du fond de sa poche, le vide allège la soie alors elle referme les yeux et suit la chanson des papillons du bout de l'ouïe.

L'arrière boutique de l'antiquaire est une pièce à lire, aux murs tapissés d'ouvrages dont les mots, poétiques, politiques, propres ou pas encore polis, s'emmêlent dans une langue qu'elle ne connaît pas. Leur sarabande suit les deux papillons et lui montre le chemin vers un fauteuil de cuir ventru, plein de senteurs passées et à venir. Ses bras ouverts semblent n'attendre qu'elle.

Deux bras, des odeurs de peau, des mots inconnus.

Elle cède au charme.

Fermer les yeux. Lire à l'oreille la musique des mots de vieux cuir.

Fermer les yeux. Humer la langue au battement des papillons.

Fermer les yeux. Polir le cuir du plat de la main et les mots nouveaux.

Fermer les yeux. S'endormir entre les bras goulus.

Les papillons s'en vont faire des ronds sur le soleil derrière le nuage à travers le trou de la serrure et les mots regagnent leurs pages.

Elle dort.

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Sur la table de l'entrée, deux clés attendent que l'après-midi touche enfin la robe du désert.

Deux clés.

L'une, en dentelle d'acier sur quatre arêtes étranges, promet un monde excitant au geste assuré, sans bruit de l'action.

L'autre, parfois dans le tiroir d'une campagne, a la boucle arrondie d’une vieille édentée : elle patine des parfums jamais pris par la réalité du quotidien et des odeurs chaudes de lin, patiemment elle se languit de la lenteur et du temps arrêté.

Deux clés, deux promesses aux reflets de désert.

L'heure de sortir approche sa main indécise.

Cartographie ouverte pour recevoir ou cueillir une paume.

Sentir, lisser puis s'envoler.

Crypte des chemins au détour des contours.

Comment ?

Le souffle d'août caresse sa nuque à l'endroit d'un premier baiser.

Un papillon palpite de son ventre au ciel. Elle regarde l'insecte, léger point et, contre le soleil blanc de son monde, les rideaux teints de rouge se détachent en dansant sur sa rétine.

Le sel d'une larme au coin d'un œil vole sa langue, se recueille au bas d'une nuque.

Baiser une goutte de sel.

Sur la table de l'entrée, à côté des deux promesses de petit désert, un nain attend, patient : bouton rouge soyeux et perle de pluie, son cœur bat, près de s'ouvrir pour un baiser.

Baiser une goutte de sel, une perle ; soie d'un baiser.

Dans le désert du bol, une clé ancienne.

Le creux des lignes indéchiffrables de sa main sent la caresse un peu rude de l’autre clé.

Elle laisse alors s'envoler encore un papillon et sort à sa suite.

Un nuage entre dans le soleil par les toits et, incongrues sous le ciel d’août, les rues refroidissent en chœur. Malgré l’étrange papillon, les passants ont remis octobre mais sa nuque vibre encore du bout de langue et ses lèvres attrapent une perle presque marine.

Le fleuriste de rue sème le bitume d'angles multicolores et odorants : les boutons prêts à éclore ont des pétales grands et verts. Un arbuste immaculé déploie ses épines en étoiles et les moteurs égrainent des notes dans le jasmin. "Ce doit être l’étoile de la journée accrochée au nord par hasard", pense-t-elle.

Elle tourne au coin du jasmin iodé.

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C’est une discrète rue qui traverse d'anciens lieux oubliés, derrière un opéra aux statues dressées et drapées pour l’occasion car déjà retentit le final de Lakmé. Le papillon, unique lumière, danse du haut des maisons jusqu'à la devanture d’un petit antiquaire. Les effluves d’encens échappés de ses ailes sont un voile automnal, alors il se pose sur la serrure et laisse filer un rayon de jusqu’à ses lèvres.

Des lèvres. Un voile d’encens sur un trou de serrure. Elle glisse dans sa poche jusqu’a clé, en attente de toucher.

La pénombre amie luit doucement au lustre des étés passés, comme un sourire oublié. De ses lèvres s’envole un rire en papillon, inaudible, rejoint par son compagnon au creux de la pièce.

Quand ses yeux les retrouvent, la porte au fond de la boutique est déjà entrouverte : la serrure, toute en angles futurq, a tiré la clé étrange de sa poche. Les deux papillons dans un bâillement frémissent vers l’autre pièce telle une invitation. Les poches vides, elle ferme les yeux et le chemin découvert par les papillons et chante à leur suite.