India_and_Burma_E1946U_origJe ne potasse jamais de guides avant de partir vers des terres inconnues. Je me penche souvent sur des cartes, d'atlas, routières, plans de villes (vieille habitude datant de l'enfance où je piquais à mon père ses cartes Michelin obsolètes afin de m'inventer des périples, calculant les distances et imaginant les lieux traversés). Mais jamais de guides. Les guides, c'est pour chercher, sur place, "where to eat" et "where to sleep", puis se plonger au retour, mais seulement au retour, dans ces lieux qui ne sont plus inconnus afin de prolonger le plaisir.

Cette fois-ci, point même besoin de trouver ces "where to eat" et "where to sleep" puisqu'on m'attendait. C'est en arrivant à Roissy pour prendre l'avion que j'ai réalisé n'avoir même pas un mini-guide sur moi. Rien. Ni Lonely Planet, ni Routard, ni Gallimard, niente, nothing, nada, nichts, wallou. La nana part au bout du monde les mains dans les poches, des visions d'atlas en tête ainsi que quelques photos accrochées du regard dans un ou deux livres prêtés par Maman mais qui sont restés pour la plupart fermés.

shantaramC'est une poignée de jours avant de repartir vers nos tristes horizons que le besoin de papier s'est fait sentir. Pas de papier glacé de guide, mais de papier à lire, avec des mots choisis et des histoires pour prolonger le voyage. "And what about literature? What should I bring back?" - "Shantaram!", la réponse est venue immédiatement. Et étrangement puisqu'il ne s'agit pas de littérature indienne, mais de littérature anglosaxonne. Mais indienne quand même. A ce moment-là, j'avais déjà changé d'avis sur Bombay qui avait perdu son inhumanité, malgré son bruit, sa poussière, sa pollution, ses slums au pied des tours modernes et ses heures d'embouteillages. J'avais déjà fini un livre présentant le plus grand slum d'Asie et peut-être du monde, j'avais pu marcher en ville, respirer ses odeurs et m'acclimater à ses bruits, avais failli me faire écraser en traversant une voie rapide, avais fait des courses de bouche toute seule. Et malgré une timidité persistante face à la ville, j'avais éprouvé ce même sentiment fugitif d'extrême, totale liberté qui m'avait frôlée à Tanger quelques années plus tôt. N'avais rien vu vraiment, juste entr'aperçu, mais Bombay n'était plus un monstre étranger, c'était un lieu avec une âme, une vie, mutantes, sans doute violentes, à découvrir.

"Shantaram", donc, fut la réponse. L'un me dressa le portrait de l'auteur qui, en lui-même, donnait envie d'y goûter. L'autre parla de style et de poésie et fit une comparaison avec Jean Genêt. Erange comparaison, mais alléchante aussi. Je n'en avais jamais entendu parler en France, bien qu'il ait été publié en français en 2007... mais j'étais sur un autre continent alors, pas loin de Tanger d'ailleurs.

gregory_david_robertsShantaram est le récit autobiographique des aventures (incroyables) de Gregory David Roberts, héroïnomane australien condamné à 20 ans de prison pour vols à main armée et qui, après avoir réussi à s'évader, gagne l'Inde par Bombay. Il s'y établit dans un des slums et, de création de clinique gratuite en séjours en prison indienne, de participation à la mafia locale en histoire d'amour, de rôles à Bollywood en combats avec les Moudjahidines en Afghanistan, c'est à trois reprises qu'il réussira à mettre en mots cette saga violente et lyrique, et sans doute tendre, voire amoureuse de la vie et des gens, (à ce qu'il me paraît des premiers chapitres), son manuscrit étant par deux fois détruit par des gardiens de prison.

Pour en savoir plus sur l'auteur et son roman en français : Le Choix des libraires.


Deux extraits tirés du 1er chapitre :

Les premières lignes (traduction française) :

Il m'a fallu du temps et presque le tour du monde pour apprendre ce que je sais de l'amour et du destin, et des choix que nous faisons, mais le coeur de tout cela m'a été révélé en un instant, alors que j'étais enchaîné à un mur et torturé. Je me suis rendu compte, d'une certaine façon, à travers les hurlements de mon esprit, qu'en dépit de ma vulnérabilité, de mes blessures et de mes chaînes, j'étais libre : libre de haïr les hommes qui me torturaient, ou de leur pardonner. Ça n'a pas l'air d'être grand-chose, je sais. Mais quand la chaîne se tend et entaille la chair, quand c'est tout ce que vous avez, cette liberté est un univers entier de possibles. Et le choix que vous faites entre la haine et le pardon peut devenir l'histoire de votre vie.
Dans mon cas, c'est une longue histoire, peuplée d'une foule de gens. J'étais un révolutionnaire qui avait renoncé à son idéal pour l'héroïne, un philosophe qui avait dissous son intégrité dans le crime, un poète qui avait perdu son âme dans le quartier de haute sécurité d'une prison. Quand je me suis évadé de cette prison, en passant par-dessus le mur entre deux miradors équipés de mitrailleuses, je suis devenu l'homme le plus traqué de mon pays. La chance m'a accompagné et fait circuler à travers le monde jusqu'en Inde, où j'ai rejoint la mafia de Bombay. J'y ai été trafiquant d'armes et de drogues, et faussaire. J'ai été enchaîné sur trois continents, battu, poignardé, affamé. J'ai fait la guerre. J'ai chargé contre le feu ennemi. Et j'ai survécu alors que des hommes mouraient autour de moi. Des hommes meilleurs que moi, pour la plupart ; des hommes meilleurs dont les vies avaient été broyées par les erreurs accumulées, sacrifiées à cause de la haine, de l'amour ou de l'indifférence de quelqu'un d'autre. Et je les ai enterrés, tous ces hommes, et je les ai pleures en mêlant leurs histoires et leurs vies à la mienne.
Mais mon histoire ne commence pas avec eux ou avec la mafia : elle remonte à ce premier jour à Bombay. Le destin m'a fait entrer dans le jeu à cet endroit-là. La chance m'a donné des cartes qui m'ont conduit à Karla Saaranen. Et j'ai commencé à les jouer dès l'instant où j'ai aperçu ses yeux verts. Cette histoire commence donc comme toutes les autres, avec une femme, une ville et un peu de chance.

 Leopold_Cafe
Le café Léopold de Bombay 

Puis un autre en anglais (je n'ai pas la traduction française avec moi), le premier qui m'ait fait sourire de contentement, à peine quelques pages après :

"How are you liking our Bombay?"
"I love it," I answered, and it was true. To my eyes, the city was beautiful. It was wild and exciting. Buildings that were British Raj-romantic stood side by side with modern, mirrored business towers. The haphazard slouch of neglected tenements crumbled into lavish displays of market vegetables and silks. I heard music from every shop and passing taxi. The colors were vibrant. The fragrances were dizzyingly delicious. And there were more smiles in the eyes on those crowded streets than in any other place I'd ever known.
Above all else, Bombay was free - exhilaratingly free. I saw that liberated, unconstrained spirit wherever I looked, and I found myself responding to it with the whole of my heart. Even the flare of shame I'd felt when I first saw the slums and the street beggars dissolved in the understanding that they were free, those men and women. No-one drove the beggars from the streets. No-one banished the slum-dwellers. Painful as their lives were, they were free to live in the same gardens and avenues as the rich and powerful. They were free. The city was free. I loved it.
Yet I was a little unnerved by the density of purposes, the carnival of needs and greeds, the sheer intensity of the pleading and the scheming on the street. I spoke none of the languages I heard. I knew nothing of the cultures there, clothed in robes and saris and turbans. It was as if I'd found myself in a performance of some extravagant, complex drama, and I didn't have the script. But I smiled, and smiling was easy, no matter how strange and disorienting the street seemed to be. I was fugitive. I was a wanted man, a hunted man, with a price on my head. And I was still one step ahead of them. I was free. Every day, when you're on the run, is the whole of your life. Every minute is a short story with a happy ending. 

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Shantaram
, de Gregory David Roberts

Australie et Nouvelle Zélande : 2003
Trad. française : Pierre Guglielmina (2007 Flammarion)
930 pages